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THIERRY DELCOURT

THIERRY DELCOURT

CARREFOUR ENTRE ART, PSYCHIATRIE ET PSYCHANALYSE. Recherche sur le processus de création et la capacité créative dans le soin et l'existence


LA FABRIQUE DES ENFANTS ANORMAUX

Publié par Thierry Delcourt sur 16 Avril 2021, 06:43am

Catégories : #annonces -information, #crise, #culture - art et psychanalyse, #psychiatrie, #psychologie, #pédopsychiatrie, #handicap, #éducation nationale, #inclusion

LA FABRIQUE DES ENFANTS ANORMAUX

Introduction de La fabrique des enfants anormaux, Max Milo, 2021

L’enfant est un feu à allumer, pas un vase à remplir.[1]

En exigeant l’impossible, on ne récolte que l’impuissance.[2]

L’Organisation mondiale de la santé, OMS, alerte sur l’augmentation importante de l’usage des psychotropes chez les enfants et les adolescents depuis les années 2000. L’OMS relie cette augmentation à celle des troubles psychiques des enfants et adolescents. Cette déduction plus que discutable ne correspond pas au constat des pédopsychiatres. En fait, il ne s’agit pas des troubles psychiques, mais de la facilité avec laquelle un diagnostic est posé de façon excessive, avec des conséquences désastreuses pour les enfants, dont la prescription injustifiée et dangereuse de traitements médicamenteux. Aux États-Unis, les diagnostics abusifs de TDAH[3], trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité, et les traitements par le méthylphénidate, un dérivé d’amphétamine, ont explosé à un taux avoisinant les 20 % dans certains États, comme le Kentucky. Pire, il est hors de question que l’enfant entre à l’école s’il n’a pas pris son traitement.

Le problème va bien au-delà du TDAH et de l’utilisation abusive, même détournée à des fins de toxicomanie, du méthylphénidate. De nouveaux diagnostics sont apparus, dont la bipolarité (un trouble fourre-tout jusqu’alors utilisé uniquement pour l’adulte), le trouble oppositionnel avec provocation, TOP, qui conduisent à prescrire à des enfants un peu instables et turbulents, des médicaments psychotropes dont les effets secondaires sont redoutables, notamment les antidépresseurs, les antipsychotiques et les thymorégulateurs.

La France a la fâcheuse tendance à s’assujettir aux modes d’outre-Atlantique dans tous les domaines, y compris en médecine, et malheureusement en psychiatrie alors que la France et l’Europe ont été pionnières dans la qualité des diagnostics et des traitements pour les patients atteints de troubles psychiques. Cette tendance à copier les USA s’est accélérée et aggravée dans le cadre de l’expansion mondiale de l’industrie pharmaceutique et son impact sur les révisions successives du DSM[4] jusqu’à sa dernière mouture le DSM5 qui fait désormais office de bible en matière de psychiatrie pour le ministère de la Santé, la Haute Autorité de santé, HAS[5], les associations et de nombreux praticiens. Cette dérive atteint de plein fouet les pays d’Europe et la France n’est pas épargnée. Cela concerne tous les enfants en âge scolaire et ce depuis l’école maternelle. Les abus de diagnostic et de prescription connaissent une progression exponentielle. On le constate à travers les données statistiques, mais surtout par les témoignages de parents, d’enseignants et de médecins qui réagissent à cette vague de médicalisation des enfants en difficulté. Nous allons voir que l’utilisation abusive du diagnostic de trouble neurodéveloppemental et la forte incitation au recours à la MDPH font que plus de 3 % des enfants scolarisés sont étiquetés handicapés. Ils n’étaient que 1 % il y a quinze ans. Au rythme accéléré de ces dernières années, il est probable que, sans atteindre les chiffres alarmants des USA, nous approchions des 15 %. La mise en place accélérée par le gouvernement d’un dispositif d’intervention pour orienter les enfants en difficulté, supposés présenter des troubles neurodéveloppementaux ne peut qu’accroître cette dérive. En effet, les enfants ciblés sont dirigés sur une plateforme de coordination et d’orientation afin d’assurer un diagnostic, des mesures rééducatives et des traitements. On pourrait s’en réjouir en pensant que ces enfants vont bénéficier d’aides spécialisées, mais de quel ordre ? Et pour y avoir droit, ils doivent accepter une étiquette de handicap dont on sait les effets pervers qui ont tendance à se retourner contre l’enfant plutôt que de l’aider.

Qui n’a pas, enfant, connu de difficultés dans sa vie familiale, scolaire et sociale ? Les enfants doivent franchir des épreuves, parfois un parcours du combattant, pour réussir leur socialisation et leurs apprentissages scolaires. Si certains y parviennent aisément, d’autres rencontrent des obstacles. Ça coince un peu, beaucoup, en tout cas suffisamment pour que les parents soient interpellés plus ou moins aimablement et maladroitement. On leur fait comprendre que leur progéniture a un problème, qu’elle pose problème à la classe. Les termes techniques utilisés inquiètent l’enfant et ses parents. Certains mots résonnent longtemps à leurs oreilles : anormal… handicap… inadapté… rééducation… traitement.

À l’instant où sont prononcés ces mots, on passe d’un projet d’épanouissement de l’enfant à sa mise au ban. Objet malformé, il est jugé anormal car il ne correspond pas aux normes définies par l’Éducation nationale quant aux acquis scolaires et au comportement. Il n’est malheureusement pas abusif d’affirmer que l’école fabrique des enfants anormaux.

Qu’est-ce qui fait réellement problème ? L’enfant en difficulté dans la vie scolaire est-il anormal, est-il à sa place ? S’il s’adapte mal à sa classe, est-il pour autant inadapté, handicapé ? Ou bien est-il différent momentanément et évoluera à son rythme ; ou ce sera plus durable car il n’a pas les mêmes codes ni les mêmes aptitudes que les autres ?

Précision de taille, différent ne veut pas dire déficient, handicapé, et ne préjuge pas des richesses que recèle l’enfant en question. Mais ces aptitudes ne sont pas révélées ni exploitées dès lors qu’elles n’entrent pas dans les critères standardisés fixés par l’école, par ses normes d’acquisition, d’apprentissage et de comportement.

En quoi l’enfant qui pose problème est-il différent et donc gênant ? Il est singulier, n’entre pas dans les cases, son comportement est statistiquement décalé. Alors, on le juge inadapté et il vient grossir la colonie des anormaux. Dérouté, l’enfant réagit à sa façon sur le versant passif ou agressif lorsqu’il se trouve en difficulté face à des situations que les autres affrontent plus facilement. Malheureusement, cela ne fait qu’aggraver son cas. Une spirale infernale se met en place jusqu’à catégoriser son attitude en tant que trouble, et l’étiqueter handicapé… bref, il lui manquerait une case ! Or s’il ne parvient pas encore à accéder à certains apprentissages sociaux, relationnels, intellectuels, il y parviendra plus tard, et si ce n’est pas le cas, il dispose certainement d’autres compétences que l’école et les références sociales ne sont pas capables de valoriser à leur juste mesure.

De plus en plus de parents en désarroi consultent des spécialistes pour ce motif. De plus en plus d’enfants anxieux, passifs, rebelles, déstabilisés, insécurisés, subissent des évaluations, des bilans, des prescriptions médicamenteuses, des rééducations, qu’ils le veuillent ou non. De plus en plus d’enseignants n’en peuvent plus d’avoir à se plier aux protocoles standardisés et aux contrôles renforcés de l’Éducation nationale, d’avoir à subir l’inclusion d’enfants en grande difficulté dans leur classe, ce qui leur est imposé sans accorder de réduction d’effectif, ni de moyens matériels et pédagogiques supplémentaires, ni de formation spécialisée pour proposer un enseignement adapté.

Par quel dédale l’enfant et ses parents vont-ils devoir passer pour se conformer à la norme de ce que doit être un enfant adapté et de ce qu’on exige de lui ? L’école affirme que cet enfant différent dérange le bon fonctionnement de la classe, donc qu’il présente un trouble, un déficit qui impose d’explorer ses capacités d’apprentissage et d’attention. La machine infernale s’enclenche sans que l’enfant ait son mot à dire ni que les parents déroutés osent la stopper alors qu’ils en ont le droit, disposant de l’autorité parentale. Ils n’ont pas à être sous tutelle de l’Éducation nationale. L’enseignement est obligatoire, les parents doivent le respecter, mais l’école doit aussi respecter la singularité de l’enfant.

Depuis quelques années, un effort politique a été entrepris en faveur des personnes handicapées. Il permet d’aider une petite fraction d’enfants en âge scolaire qui présentent des pathologies importantes (autisme sévère, infirmité motrice cérébrale…). Il n’est pas question de critiquer les progrès permis par la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté de ces enfants handicapées[6] : la simplification relative des démarches de reconnaissance du handicap grâce à la maison départementale des personnes handicapées, MDPH, la prestation compensatoire des conséquences du handicap, l’accessibilité des lieux qui accueillent du public, le droit pour les enfants handicapés à une scolarisation en milieu ordinaire avec un projet personnalisé de scolarisation. La justice sociale de cette loi ne fait pas de doute. Il n’est pas question de la mettre en cause, mais d’analyser en quoi son application peut être source de dérives si on l’applique pour des difficultés qui ne relèvent pas de son champ ; source de désillusions quand le compte n’y est pas avec un manque de moyens mis à disposition des enfants, des parents, des enseignants. Ce manque devient criant car le champ du handicap s’élargit au point d’absorber des enfants présentant des difficultés personnelles, familiales et scolaires qui ne relèvent pas d’une pathologie. Ce champ est si élargi et les catégories de troubles tellement simplifiées qu’on y fait entrer un nombre exponentiellement croissant d’enfants. Quatre fois plus d’enfants dits handicapés sont inclus dans l’école. Or, on constate dans le même temps une augmentation des enfants placés en institut spécialisé. Cela signifie que l’inclusion n’est que la résultante d’une fabrique du handicap à partir de ce que l’école juge anormal. Il ne s’agit pas d’exclure ces enfants, mais à condition qu’ils soient traités.

Au-delà de ce scandale qu’il dénonce, ce livre est aussi un outil pour se repérer par rapport à la diversité des différences que présentent les enfants, pour être capable de les identifier, de les comprendre sans les nier ni les dramatiser. Cet outil doit permettre aux parents de ne pas se laisser impressionner par un système scolaire rigide, de lutter contre toute stigmatisation de leur enfant, de ne pas se laisser embarquer aveuglément dans une procédure de handicap, de prescription médicamenteuse et de rééducations multiples.

Cet outil doit aider les parents et les enseignants à trouver une voie qui conviendra au mieux à l’enfant afin de faire de sa différence une force et une qualité valorisée. Cela ne veut pas dire un refus d’une aide spécialisée, mais sans en attendre la solution miracle. Cette aide n’est qu’un élément parmi d’autres pour accompagner un enfant différent, mais elle ne peut en aucun cas remplacer ce qui sera propice à explorer et à exploiter le potentiel de l’enfant sans vouloir le faire rentrer à tout prix dans les cases standards de la norme.

 

[1] Cité par Rachid Zerrouki, Les incasables, Robert Laffont, 2020, attribué à Rabelais, Plutarque… 

[2] Rachid Zerrouki, op. cit., à propos de ses élèves de SEGPA, p.246.

[3] Pour tous les acronymes, voir le glossaire  en fin de livre.

[4] DSM5, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, 5e édition qui accentue encore la transformation de comportements variables en troubles dont il faudrait faire le diagnostic pour les traiter.

[5] HAS, etc. Pour en savoir plus, tous les acronymes sont répertoriés dans le glossaire à la fin du livre.

[6] Loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées.

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O
Alors félicitations pour vos travaux et leur qualité !
Quel est votre h-index?
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T
Croyez vous vraiment que cet index suffise à être crédible. La preuve en est les multiples scandales des publications y compris celles de Raoult. Je souhaiterais que vous décliniez votre identité vos travaux et votre expérience professionnelle !
O
Le Professeur Raoult présentait aussi des témoignages pour soutenir l'utilité de l'hydroxychloroquine dans la lutte contre le Covid-19. En Science, quelques témoignages isolés ne constituent pas une preuve ni même un début de preuve.
Je vous souhaite un avenir meilleur comme romancier que comme scientifique.
Répondre
T
C’est une insulte. Et en plus sous un pseudo qui n’a pas le courage de décliner son identité ni ses compétences. En ce qui me concerne 40 ans d’expérience de pédopsychiatrie Responsable national de la formation des psychiatres privés Rédacteur en chef de deux revues reconnues sur le plan scientifique Psychiatries et BIPP et vice-président de l’association française des psychiatres d’exercice privé. Vous me direz que ça ne veut rien dire ! Je vous réponds d’avance que tous les ans je suis invité à intervenir au congrès français de psychiatrie qui est très sélectif et que ma recherche est reconnue par mes pairs. Si cela ne suffit pas à tempérer vos insultes je ne peux plus rien pour vous... sinon vous inviter à lire ce livre (dixième essai) et à dialoguer intelligemment ensuite
C
Monsieur,
Vous pointez du doigt dans votre texte l'Education Nationale et de possibles dysfonctionnement or le premier exemple cité dans votre livre est un enfant scolarisé dans une école privée !
Le problème est complexe, nous le savons. Dans sa globalité comme au quotidien. Proposer des réponses simplistes à des problèmes complexes est rarement une bonne idée. Sauf peut être d'un point de vue financier.
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T
même si je ne vais pas dans les classes, sauf pour y faire une information sur le harcèlement, je reçois nombre d'enseignants en souffrance, et certains témoignent dans mon livre Jamais je n'ai eu l'intention de pointer les enseignants que j'estime et dont j'admire le travail mais un système dont ils sont otages, qu'ils exercent en public ou en privé lisez et vous verrez que je ne fantasme pas et que je suis au plus près de la réalité de ce qui se joue actuellement Nous sommes très nombreux, parents, enseignants et psys à s'en affoler et à se mobiliser Maintenant, peut-être que vous bénéficiez d'un environnement privilégié, il en existe, qui permet de percevoir un bel horizon mais ce n'est pas, loin de là, la généralité Je vous recommande aussi l'excellent livre de Zerrouki, Les incasables, et La Riposte de Ph Merrieu. Merci pour cet échange
C
C'est hélas la réponse que nous redoutions: un amalgame!
Aucune d'entre nous n'a jamais conseillé la rencontre d'un élève avec un psy. Par contre des parents sont venus nous interroger sur le bien fondé d'un examen de leur enfant (sans prétendre que notre témoignage ait valeur de généralité). Systématiquement, nous posons la question: psy c'est psychiatre ou psychologue. Pour une immense majorité de parents, c'est la même chose et donc nous commençons par les informer.
Il y a autant de différence entre un psychologue et un psychiatre qu'ente l'école publique et l'école privée.
C'est bien sûr utopique mais il serait intéressant que vous preniez en main une classe élémentaire de l'école publique durant une semaine. Vous pourriez alors écrire un ouvrage à plusieurs tomes... surement très différent de cette fabrique fantasmatique.
T
Effectivement désolé je ne pointe pas des écoles mais un système et les établissements privés sont totalement entrés dans ce système excepté certaines écoles alternatives. Vous verrez dans le livre que je propose et je ne suis pas le seul un certain nombre d’aménagements simples et bien moins coûteux que la grosse machine administrative que nous traînons comme un boulet qui entrave initiatives et créativité
K
Un avenir proche??? Un an, 5ans, 10 ans, 20 ans? La notion d'avenir proche est floue. Pouvez vous préciser votre pensée?
Répondre
T
5 a 10 ans. Tout dépend si les PCO se mettent en place et fabriquent du tout handicap ou si on réussit à entraver ce processus de transformation de tout problème d’enfant en trouble neuro développemental. PCO = plateforme de coordination et d’orientation
K
Que veut dire "Nous allons voir que l’utilisation abusive du diagnostic de trouble neurodéveloppemental et la forte incitation au recours à la MDPH font que plus de 3 % des enfants scolarisés sont étiquetés handicapés. Ils n’étaient que 1 % il y a quinze ans. Au rythme accéléré de ces dernières années, il est probable que, sans atteindre les chiffres alarmants des USA, nous approchions des 15 %. "
Vous laissez entendre que 15% des enfants sont étiquetés handicapés psychiques, c'est bien votre propos?
Répondre
T
Je pense effectivement que dans un avenir proche cette étiquette banalisée et les traitements invasifs qui l'accompagnent vont connaître une croissance exponentielle. Je cite d'ailleurs des témoignages de parents et d'enseignants de certains établissements où ce genre de déviance est très répandue

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