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THIERRY DELCOURT

THIERRY DELCOURT

CARREFOUR ENTRE ART, PSYCHIATRIE ET PSYCHANALYSE. Recherche sur le processus de création et la capacité créative dans le soin et l'existence


Odilon Redon - Les Noirs - Christ

Publié par Thierry Delcourt sur 6 Août 2020, 10:09am

Catégories : #artistes et création, #créativité, #culture - art et psychanalyse

Odilon Redon - Les Noirs - Christ

Fusain et craie noire sur papier jaune, 1878/1880 - Musées royaux des Beaux-Arts - Bruxelles

Ce dessin énigmatique et austère fait partie des ‘Noirs’ du peintre Odilon Redon.

Les Noirs constituent une longue série de dessins, de gravures et lithographies épousant les mêmes caractéristiques : étranges, sombres et provoquant la réflexion. Ils ne sont pas dénués d’humour et même parfois de cocasserie. Ils évoquent le travail en clair-obscur des grands maîtres flamands et surtout les gravures de Francisco Goya, particulièrement les Caprices que Redon avait pu apprécier.

« Le noir est la couleur la plus essentielle », ainsi s’exprimait Odilon Redon dans ses considérations écrites ‘à soi-même’. Il explora cette expression du noir pendant vingt ans.

Ces sombres réalisations sont d’autant plus étranges qu’elles font tache noire dans une œuvre très colorée, empreinte d’une douceur de vivre et même d’une apparente candeur pour qui la regarderait un peu trop rapidement.

De 1870 à 1890, Odilon Redon mène de front une peinture lumineuse, considérée comme symboliste, spirituelle, entourée d’un halo de mystère qui lui vaut sa notoriété grandissante et ces Noirs, tentant d’exprimer sous une autre forme le monde étrange de Redon, inquiet, empreint du doute existentiel qu’une croyance ne peut suffire à combler.

Cet ascète de la peinture, qui a vu la naissance du vingtième siècle puisque né en 1840, il meurt en 1916, reste partagé entre une peinture rédemptrice, magnifiant une nature aux accents mystiques, et ses dessins solitaires, sans illusion, dévoilant le néant derrière l’agitation humaine. Ces Noirs expriment, par la présence insistante d’un oeil écarquillé, la perplexité du peintre face à l’étrangeté et à la solitude inhérentes à la condition humaine.  

A plusieurs reprises, Odilon Redon représenta le Christ, mais ce dessin de la fin des années 70, par sa force et son mystère, est particulièrement intéressant. Le fusain et la craie noire ont obscurci un papier jaune qui, avec le poids des années, a pris une teinte mordorée accentuant la part sombre de ce clair-obscur, déjà très présente à l’origine.

Que suggère ce Christ et qu’a voulu exprimer Odilon Redon ?

Un visage, presque un masque, s’extrait péniblement de l’obscurité. C’est un visage fin aux arêtes vives et saillantes, pour moitié éclairé par une lumière indigente. Il est dévoré par des orbites creusées, occupées par des yeux noirs surdimensionnés.

L’apparition d’un visage et de son regard éperdu émergeant d’une caverne ou d’un tombeau semble dire l’ultime appel. Il n’y a pas de corps, ce serait inutile, mais juste un buste à peine deviné dans l’ombre noire estompée.

Le front est plissé, repoussé et rétréci par la béance des orbites mais aussi piqué par la seule épine pointée vers lui, accentuant la dimension du souci.

Les lèvres apparaissent sans contraste, exsangues. Elles barrent une bouche qui pourrait parler mais a choisi de se taire. On y perçoit l’amertume, le reproche voilé et surtout la désillusion.

Mais avant tout, le regard domine la composition. Il est improbable et intouchable, absent au spectateur. Il semble tout entier dévoré par ce qu’il voit ou tente de voir. Il indique une absence autre, celle du dieu imploré. C’est un visage visionnaire, en attente, et même au-delà de l’attente, en tous cas hors d’atteinte pour le spectateur comme peut l’être celui de certains patients hallucinés.

C’est aussi le regard d’une déréliction, au-delà de la mélancolie, renforcé par la composition écrasée qui fige le sujet en bas et à droite en lui inclinant la tête dans une insistante profondeur d’enfouissement.

Odilon Redon a certainement recherché cet effet particulier, à l’opposé des postures mélancoliques qu’il exprime dans de nombreux dessins. Dans ceux-ci, il impose la présence de la douleur en occupant l’espace de la composition et en renforçant l’effet de présence douloureuse par l’inclinaison opposée à l’axe de la construction. 

Le regard de ce Christ, retourné et indiquant un sommet infini, voit à la fois au-delà, porté vers le Très-Haut et à l’intérieur de soi, comme l’indiquent les pupilles noires et dilatées dans la profondeur des orbites creuses.

C’est un regard dévoré par ce qu’il voit : peut-être le vide à la place du dieu imploré. Redon pose cette énigme de la mort du Christ abandonné des hommes et d’un père improbable.

Seule la couronne d’épine rayonnante auréolant le visage indique la référence au Christ. Sinon ce pourrait être ‘rien qu’un homme’, et même un autoportrait, car l’on sait qu’Odilon Redon traversait alors une période sombre comme en vivent les humains face aux épreuves terrestres, entre perte, abandon et mort.

Odilon Redon, par ce dessin, semble nous poser quelques questions :

S’il existe un dieu, est-il bon et miséricordieux ? 

Peut-il sauver l’homme de sa condition de souffrance et de solitude ? 

Ou bien n’y a-t-il qu’un vide, un néant en lieu et place de cette construction humaine dont la croyance rassure ?

Le visage va-t-il être englouti ou se pourrait-il qu’il émerge, acceptant sa contingence ?

Thierry Delcourt ©

 

 

 

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N
Vous avez certainement remarqué sur le dessin l'absence de cils sur les paupières inférieures. Pourriez vous commenter ce détail? Merci
Répondre
T
Bravo pour votre qualité d’observation. Je n’ai pas d’idée là-dessus mais vous peut-être ?

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