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THIERRY DELCOURT

Psychose, soin et créativité

, 20:42pm

Image 32J’aime discuter avec les physiciens. Ils nous emmènent à la limite du monde, de l’irreprésentable. Ils nous font toucher l’infini. Eux s’y retrouvent et peuvent faire coexister d’apparentes contradictions. Il y a même des astrophysiciens qui croient en Dieu. Et bien sûr, des schizophrènes qui sont Dieu. Hypothèse : Les astrophysiciens peuvent être schizophrènes. Leur réputation dans le monde des physiciens déjà fort singulier, est d’être bien atteints. Ils naviguent dans un système de pensée complexe et cloisonné. Paradoxe et folie

1 - Paradoxe de ce regard virtuel rivé sur le ciel élaborant un système et de ce sujet qui, par un cloisonnement énigmatique peut s’illusionner et croire que Dieu n’est pas mort. Ce cloisonnement et cette illusion, paradoxalement font tenir la construction d’un être dans sa finitude et lui permettent de délirer, ou plutôt de sublimer une pensée d’un univers sans bornes autres que celles qu’il détermine.

2 – Folie, peut-être, la place du délire dans les théorisations. C’est le vertige des concepts. Il y a toujours un risque dans cette quête de la vérité utilisant les dédales d’une pensée heuristique. C'est-à-dire le risque de perdre de vue la fiction posée comme fondement de la recherche. On a besoin d’une hypothèse de recherche pour modéliser, conceptualiser. Si l’hypothèse, au bout du compte, est tenue pour vérité, à coup sur on aboutit à un délire qui ferme une boucle tautologique. Aucun chercheur n’est à l’abri de cela, pas même les psychanalystes.

3 – Penser la schizophrénie, c’est avoir présent à l’esprit la fragilité de la frontière apparemment étanche entre normalité et folie. Une psychanalyse menée à son terme, à savoir celle que doit effectuer un praticien de la psychanalyse, y confronte, à cette frontière, dans un moment de déconstruction de ce que nous nommons fantasme primordial, sur quoi se structure le sujet. C’est là une voie pour penser cette approche du schizophrène sans l’amputer de ses potentialités neuropsychiques.

C’est pourquoi les psychanalystes doivent être encore là, dans ce congrès. Mais pourquoi donc nous intervenons à la fin ?

a / Est-ce parce que nous sommes devenus la 5ème roue d’un carrosse qui file sur la route de la science en tenant pour roue de secours la conceptualisation jugée trop hermétique, ou abracadabrantesque de la psychanalyse.

b / Est-ce au contraire pour laisser encore respectueusement un rôle aux psychanalystes qui sont toujours prêts à le prendre et le jouer sans vergogne. Ce rôle d’être les analystes des discours tenus durant ce congrès. Place certainement usurpée, oubliant qu’il n’y a pas de métadiscours. Ou s’il en est un, épistémologique, il ne pourrait s’originer là, de la psychanalyse. Rendons à la philosophie des sciences sa place. De toute façon, je pense qu’il n’y a pas lieu de recoiffer ce savoir naissant, mais plutôt d’en entendre la richesse et la singularité.

c / Non, je pense que si nous intervenons à la fin, c’est pour nous permettre d’écouter attentivement. Je dis bien écouter et non décrypter, interpréter ce qu’il y a à entendre de la richesse d’autres démarches. La tendance étant souvent dans notre cercle de les regarder avec condescendance. Le mépris pour la chose scientifique est fréquent chez les psychanalystes, avant même de savoir ce qu’il s’y dit.

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Et pourtant, Freud n’a jamais perdu de vue la dimension heuristique de ses découvertes, prêt à les confronter au progrès scientifique. Citons une phrase, parmi de nombreuses sur ce thème, extraite de « Au-delà du principe du plaisir » de 1920, soit à une période d’épanouissement théorique pour Freud : « Les limitations de notre description de l’esprit disparaîtraient probablement si nous étions déjà en mesure de remplacer le vocabulaire psychologique par un vocabulaire physiologique et chimique. » Et il poursuit : « Il est vrai que ces termes physiologiques et chimiques eux aussi ne sont que des fragments d’un langage figuré ; mais ce langage nous a été longtemps familier, et c’est peut-être aussi un langage plus simple. » Puis en 1937, dans « Analyse terminable et analyse interminable : « Pour le champ psychologique, le champ biologique joue le rôle de soubassement. » Freud est donc aussi le premier neuropsychanalyste posant la complémentarité des champs sans les mettre en concurrence. d / Ce que j’espère simplement aujourd’hui, c’est qu’il reste des scientifiques pour nous entendre car il est fondamental d’écouter ce que les psychanalystes ont à dire sur la psychothérapie des psychoses. En fait, je n’appelle pas à un consensus mais à une révolution culturelle. Je propose un an (au moins) d’interchangeabilité de nos bibliothèques, de nos recherches et groupes de travail. Que les psychanalystes en recherche mettent à l’épreuve leurs fondements, leur doctrine, pour certains leur dogme, en écoutant vraiment ce que la science ouvre par ses découvertes. Que les chercheurs en neuropsychiatrie, les généticiens, physiologistes, les biologistes et cognitivistes s’astreignent à comprendre de l’intérieur la psychanalyse qu’ils ont tendance à caricaturer pour rassurer et étayer leurs hypothèses heuristiques. Encore une citation, celle-là d’Hélène Oppenheim, connue pour ses travaux sur la souffrance post-traumatique, et qui travaille en commun avec des neurologues et des neuropsychologues : « Il existe dans les sciences expérimentales une réduction méthodologique interne. Elle est nécessaire à la constitution d’un savoir, mais elle crée le risque d’un glissement à un réductionnisme idéologique. Celui-ci consiste en une explication généralisée à partir de résultats partiels ou valides seulement dans un champ initial. Les sciences cognitives n’y échappent pas… Ceci laisse une large place aux aspects idéologiques, surtout lorsqu’elle crée des modèles qui s’abstraient des structures cérébrales. » Nous fonctionnons tous avec les postulats d’une pensée empirique, et la révolution culturelle que je propose nous obligerait à les repérer. C’est la condition pour ne pas s’aliéner dans une doctrine désertifiante. La catastrophe existentielle à laquelle est renvoyé le schizophrène, désarrimé du langage, soumis à la distorsion de ses perceptions et peut-être à l’émergence pulsionnelle non liée… le confronte à cette angoisse si particulière, témoin d’un acte originaire. Un acte en lui, agi et subi qu’il n’aura de cesse de circonscrire par le verbe délirant qui cherche à border, à oblitérer cette béance dans sa structure. C’est là, à cette bordure que nous sommes le mieux à même de l’aider. D’être praticien de la parole, nous pourrions oublier qu’on n’est pas tous faits pareils, à la source, y compris neurophysiologique et que certains subissent l’effet traumatique d’un flot d’excitations pulsionnelles et de distorsions perceptives irréductible. Ceci est dit très approximativement mais oblige à repenser l’originaire, ce que font certains psychanalystes après Freud. Je pense par exemple à S. Le Poulichet dans un livre intitulé « L’art du danger ». Ceci a une incidence directe sur la pratique, à savoir : « Comment les psychothérapies des schizophrènes vont pouvoir prendre en compte les données complexes au carrefour des neurosciences et de la psychogénèse ? » On ne mène pas où on veut un schizophrène. Qu’en sera-t-il de sa guérison si guérir se peut ? Nous savons déjà que le délire est une réponse, sa réponse et qu’il faut l’aider à le structurer pour circonscrire sa souffrance. Nous savons moins l’articulation à faire entre ce concept majeur mais flou de sublimation avec le délire. Articulation que certains psychotiques réussissent d’eux-mêmes.

Je pense, par exemple, à Michel Nedjar, dont la production concrète est exposée au Musée d’Art Brut de Lausanne et au Musée d’Art Moderne de Villeneuve- d’Asq. Nedjar a vécu traumatiquement à l’âge de 12 ans, l’annonce d’un jusque là secret de famille, qu’une partie de sa famille avait été exterminée dans les camps de concentration. Secret organisateur-fou d’un enfant qu’on voulait épargner. Au commencement était l’acte, barré par le secret car innommable. Après cette annonce, Nedjar a alors vécu une phase catatonique puis, dans un repli quasi-autistique, il a produit des poupées de chiffon, d’un chiffon sale ligoté par des liens mis là simplement pour maintenir des orifices béants et monstrueux. Il faut voir ces poupées-momies-cadavres qui suscitent saisissement et effroi. Il a su rendre celui qu’il vivait. En cela, il est génial. Cette activité répétitive, car il en a produit des centaines, lui a permis, quelques années plus tard, de suturer la béance de sa psychose. C’est là ce que je voulais cerner entre délire et sublimation. C’est un processus qui ne réussit pas toujours dans l’Art Brut, et qui n’a pas lieu que dans la production artistique. C’est ce qui est à l’œuvre par exemple dans un travail institutionnel réussi. Vous voyez donc que mon propos n’est pas de proposer un magma conceptuel qui lui-même serait psychosant. Il ne s’agit pas de passer à l’IRM Fonctionnelle ou autre imagerie sophistiquée les patients en cure psychanalytique. Il ne s’agit pas de compromettre cette relation singulière que certains schizophrènes savent trouver auprès de nous et loin des systèmes de soin dans lesquels ils sont pris. Il ne s’agit pas non plus pour les psychanalystes de se soumettre à une évaluation standardisée alors même que leur pratique a ceci de singulier : - qu’elle est au singulier, à savoir du un par un - qu’il y a disjonction entre ce qui est opérant dans la cure analytique et ce qui nous sert à en rendre compte. Soigner les schizophrènes, la science n’y suffit pas, la psychanalyse non plus. Mais elles ne s’excluent pas.

On voit, sans contester l’aide précieuse du médicament, l’importance de l’acte désigné de la prescription : Acte et parole, signifiant et substance, sans jamais perdre de vue que l’on cherche à restaurer un sujet, et pas seulement proposer un soin palliatif pour éponger la souffrance, encore que cela soit aussi très important.

On voit fuir les psychanalystes face aux schizophrènes, dérangeants, envahissants, ou bien ne leur proposer que du Père quand ils ont à être à la frange de leur propre béance pour les entendre, et ne pas les déranger quand ils parlent. Parfois, les écouter, simplement, jusqu’à ce qu’ils puissent entrer en jeu, au sens fort, winnicottien de ce jeu. On voit l’importance que pourrait avoir cette mise en jeu du corps, à partir des découvertes à la charnière du cognitif, du biologique et du psychique.

Ce qu’ont su faire certains thérapeutes, je pense à G. Pankow par exemple, dont la théorie aurait tout à gagner d’être confronté aux découvertes neurophysiologiques actuelles. C’est la diversité de cet adossement thérapeutique qui peut mener - de la chose à l’objet - du pulsionnel au sublime - du délire à la création.

Faire que cette folie ne se pense plus en terme de – en plus ou en moins – mais devienne simplement différente, de celle de l’astrophysicien.

©Thierry Delcourt