Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
THIERRY DELCOURT

Gérard Garouste - Le classique et l'indien

, 11:03am

6a00d83451f26769e200e54f427bfa8833-800wi.jpg.......... (Extrait de Au risque de l'Art, éditions L'Age d'Homme par Thierry Delcourt.)..........

 

Lors de nos rencontres, Gérard Garouste évoque ses convictions autour d’une logique esthétique, l’immanence du nombre d’or et son principe inscrit dans notre existence. Il insiste sur l’importance des mythes et textes fondateurs dans sa vie et sa création, constatant que ‘tout a des ramifications’ et que l’homme est pris dans ce tissu dont les fils partent de l’immémorial de nos cultures. Ce tissu solide lui permet une mobilité et une fluidité créatrice dans un contenant à ce jour apaisé, mais qui fut longtemps très pénible car ne lui épargnant pas l’angoisse, le doute et la fuite de l’être. Ces ramifications arriment son être et permettent une navigation, fascinante pour lui et le regardeur, à travers les thèmes culturels prolifiques de sa création. Un dialogue intérieur y trouve place, transfiguré dans ses mises en scène graphiques et picturales entre le  Classique et l’Indien32, entre les figures mythiques et le personnage espiègle et interrogateur. Les ramifications organisées en tissu solide offrent un espace pour dire, jouer et laisser libre cours à l’imagination, sans danger de s’y perdre autrement que dans une dissimulation ou un grimage.

Chaque étape du parcours de Gérard Garouste, et elles sont nombreuses, nous pose une énigme en guise de question prédéterminée même s’il se défend de dire ou d’induire la réponse. Son silence, tel celui du magicien gardant ses secrets, témoigne probablement de la nécessité que l’on n’atteigne ni n’altère le monde en ce tissu qu’il s’est construit, en partie insu, et qui le tient. Son désarroi l’a obligé à un recours créatif complexe. Il est transmis à l’autre, regardeur, dans une langue cryptée, un jeu de miroirs et d’apparences trompeuses.

À chacun d’y mettre ce qu’il entend. Lui, enfin maître du jeu, ne se risque pas sur le terrain de l’explication ou de la justification.

On reconnaît un tableau de Garouste entre tous par son style et sa texture. Mais son expression, ses thèmes  et leur facture révèlent, au fil de l’évolution de son travail, des bouleversements et des surprises déroutantes. Son univers si singulier apparaît comme une greffe réussie qui a pu endiguer solidement, au fil des ramifications tissées, le barrage nécessaire pour consolider les fondements de l’être.

……………………

Au-delà d’une apparence du corps, Gérard Garouste joue de l’énigme et de l’illusion pour exprimer cet ‘alien’, autre en soi insaisissable et irréductible à un dire.

‘Les seules choses importantes sont de l’ordre du secret.’

Lorsqu’il s’exprime ainsi, il sait que ce secret n’est pas de l’ordre d’une cachotterie mais d’une insondable altérité dont il ne perçoit que des bribes énigmatiques. Certes, il en perçoit plus que d’autres, d’avoir eu à s’interroger sur son mal psychique pour l’adoucir et d’être au travail dans l’élaboration d’une peinture complexe et ouverte sur l’inconnaissable. Très tôt, il a tenté par le truchement d’une dualité mise en scène à travers  ‘le classique et l’indien’ de dire cette irréductible altérité. Figures schématiquement  rabattues sur folie et normalité ou conformisme et dissidence par la critique, elles tentent d’exprimer cette aliénation de l’être à son altérité insaisissable. L’indien n’est jamais là où on le pense. Il apparaît, grimé, dans l’irruption sidérante qui donne force à sa minorité. C’est là son extravagance culturellement illégitime mais qui n’en finit pas de s’imposer et de perturber l’ordre. Le classique, aux abois dans l’échec de sa tentative de maîtrise du monde, doit composer avec lui dans une duplicité, et en l’acceptant, tire bénéfice de sa singulière extravagance qui signe la capacité créative de l’être.

Plus tard, transcendant cette dualité, Gérard Garouste développa des figures énigmatiques, représentations d’un corps esquissé sous des formes hybrides et erratiques. Ces êtres font signe, telles des visions rêvées ou hallucinées. Ils sont la face cachée de la présence, une présence secrètement pliée dans l’absence. Leur altérité saisissante tente d’approcher l’être immatériel qui l’anime.

Son corps à l’œuvre, qu’il passe par la figure mythique, erratique ou, plus récemment, par l’image ressemblante du portrait, laisse toujours transparaître cette duplicité ouvrant sur l’insondable représentation interne où l’image du corps, distordue et fragmentée par le jeu des pulsions, n’a que peu à voir avec ce que le miroir nous renvoie.

Dépliant l’être et le temps pour provoquer la révélation de son altérité,  Gérard Garouste ouvre, par ce détournement systématique d’images conventionnelles et mimétiques, un au-delà du miroir. La corporéité21 ainsi révélée comme essence du corps charnel et spirituel est  inscrite dans les représentations fragmentaires, précaires et métamorphiques. Elle peut s’exprimer dans l’écriture picturale, là où la langue est insuffisante à dire.

Dans la vie, cette altérité est dissimulée grâce au pli : missive cachetée, lettre cachée et pliure ordonnant le monde. L'être en maintient la clôture au moyen de tous les artifices culturels à sa disposition. Le pli est dissimulation et soumission. Vrai ou faux, bon ou mauvais, le pli permet un simulacre protecteur contenant la folie aux confins de l’extravagance. Le paradoxe est donc d’avoir recours à l’artifice pour mieux révéler cette face cachée de l’être. La perspicacité de Gérard Garouste et d’autres artistes, se situe dans cet acte de dévoilement..........................

(les échanges et le travail réalisé avec Gérard Garouste ne visaient pas une psychanalyse de l'auteur mais une étude du processus de création à partir de la richesse des propos recueillis auprès de lui et d'autres artistes)

 

© Thierry Delcourt