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THIERRY DELCOURT

VIE ET ŒUVRE DE THELONIOUS MONK - 2

22 Février 2013, 15:55pm

Publié par Thierry Delcourt

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L’EXIGENCE  DU  CREATEUR  AU  RISQUE  DE  LA  FOLIE

 

 

Une certitude, donc, Monk, ce n’est pas de l’art brut, au sens que sa performance créatrice résulte d’une maîtrise de son art et précède la décompensation psychotique. Ses contemporains attestent de sa lucidité, de la détermination de sa recherche dont on peut simplement dire qu’elle est obsédante pour lui. L’excellent portrait qu’en tracent Jacques Ponzio et François Postif dans leur biographie richement documentée « Blue Monk » permet d’en percevoir les nuances.

 

Mais ce qui nous intéresse passe par des questions telles que :

Comment çà vient de créer ?... Et comment le flux se tarit ? Quel enjeu psychique s’y inscrit ?

La création de Monk a-t-elle une fonction contenante, préservant un temps de la décompensation, ou bien précipite-t-elle sa folie? Pourquoi cette création est-elle si nécessaire pour lui ? Qu’en est-il de sa perception du monde, du son mais aussi de l’espace, de son espace propre, son corps, son rythme mais aussi de l’autre qu’il semble ne pas voir ?

A quelles distorsions peut-il être soumis dans cette perception et qu’il ne peut traduire par des mots, mais par sa musique comme parole singulière ?

 

Monk  n’explique pas. S’il n’est pas compris, il se tait ou s’en va, même quand il s’agit d’un concert important.

Et pourtant il a besoin de partager sa musique. Une musique où l’on a vu qu’un silence plein occupe l’espace sonore et dit en creux une phrase qui nous appelle.

Certainement un silence qui en dit long.

Ce silence pourrait-il se réduire au comblement du désir que l’on pressent dans l’univers maternant de Monk. Désir qui devient alors si difficile à exprimer, ce qui ne peut se faire qu’en creux.

 

Paradoxe, là encore : Il faut le comprendre, sans qu’il dise… Mais il ne demande rien.

Il explore ce creux, sans le combler de notes, pour l’éprouver. A vous de le suivre si le cœur vous en dit. La situation s’est répétée si souvent avec des musiciens, dont certains pourtant très proches : Il disait « t’as ta carte professionnelle ? Alors joue. » Alors même que lui venait d’arriver, en retard, avec quelques notes griffonnées sur une partition qu’il prenait à peine le temps d’exposer.

 

Mais ce silence pourrait aussi se comparer à ce qui nous aspire dans une peinture, et qui s’organise autour d’un creux, d’un espace d’appel pour donner la densité émotionnelle à la composition.

Ce pourrait être aussi le silence de deux amis qui se retrouvent après de longues années durant lesquelles ils se sont perdus de vue : L’émotion… Trop difficile, trop long à dire… Tant de choses nous ont séparé l’un de l’autre mais aussi d’un nous-même à jamais perdu.

Il n’est pas si important de savoir ce que Monk a perdu, qui devient indicible, et d’ailleurs le pourrait-on avec ces éléments biographiques parcellaires.

 

Comme perte essentielle, on peut toujours émettre des hypothèses : son père, sa perception symbiotique originaire, une jouissance qu’il tente de rattraper dans la résonance harmonique, dans un rythme maîtrisé, dans une mélodie qui devient ritournelle.

En tous cas, son jeu n’est pas jubilatoire comme celui d’un Sydney Bechet, par exemple.

On perçoit plutôt dans les films qui nous le montrent, une tension, une gène permanente allant parfois jusqu’à la souffrance.

Il ne prend pas la voie facile, mais la plus escarpée et semée d’embûches qu’il s’impose.

 

 

Be-Bop SchizE

 

 Ses collègues musiciens perçoivent cette cassure qui l’éloigne du bop. Dissymétrie, dissonance, fragmentation, rupture… On dit tout çà de son style, et cela traduit bien la zone de faille qu’il insiste à dire dans sa musique.

On pourrait penser : A force d’approcher du trou, il y tombe.
Il faudrait plutôt dire : A force de s’épuiser à parer le trou, en explorer les bords pour mieux en maîtriser le colmatage, jour et nuit, dopé par l’alcool et les drogues, Monk s’y laisse glisser dans une prostration, une pétrification, un épuisement neuropsychique qui va envahir progressivement tout son être.

 Et quand on sait l’insistance de Monk à ne devoir rien à personne dans son art, ses déclarations l’attestent, parfois empreintes de mégalomanie, On perçoit l’enjeu de

ce travail psychique :

C'est-à-dire la construction permanente d’une trame singulière qui devrait avoir une fonction contenante de l’être, mais qui s’autonomise dans un envahissement compulsif, et en vient à empêcher l’existence même.

 

On peut d’ailleurs se demander si le silence des six dernières années de sa vie, et son refus de s’approcher du piano sont de l’ordre d’une aggravation de sa décompensation neuropsychique sur un mode déficitaire. Ou bien si cette étrange retraite n’a pas été une ultime préservation dont il aurait éprouvé l’effet apaisant.

 

On sait qu’il faut parfois inviter les créateurs épuisés à délaisser leur activité créatrice compulsive et consumante, parfois avec une certaine autorité visant à les protéger d’eux-mêmes. La mode psychiatrique n’est pas à ces mesures en apparence stérilisantes, usant plutôt largement de l’art-thérapie et valorisant la création.

 

Il ne s’agit pas, bien sur, dans mon propos de remettre en cause cette victoire de la capacité créatrice contre l’emprise de pensée psychiatrique de la dégénérescence. Une pensée qui a fait les dégâts que l’on sait et n’est pas définitivement enterrée, si l’on s’attarde à l’évolution que nous réserve la politique de soin actuelle.

Thélonious Monk a été soigné, lors de son hospitalisation la plus longue, par un psychiatre trompettiste de jazz, et celui-ci l’autorisait à se rendre à son club de jazz, et l’accompagnait avec un certain plaisir.

Fallait-il aller jusqu’à prescrire un éloignement temporaire de sa passion ? C’est un débat.

 

Thierry  Delcourt©


http://www.youtube.com/watch?v=SmhP1RgbrrY

 

http://www.youtube.com/watch?v=OMmeNsmQaFw

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Jocelyne 22/02/2013 22:00

Quelle bouleversante biographie, qui transpire de respect
pour l'être humain et son génie artistique, une vie intense
consacrée au jazz qui vous remue les tripes.
Le génie a un prix qui défie la crise.