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THIERRY DELCOURT

Artiste féminin singulier

8 Juillet 2011, 05:56am

Publié par thierry.delcourt.over-blog.com

divers 02 08 004 

 

ARTISTE  FEMININ  SINGULIER

THIERRY  DELCOURT

Avec la participation des artistes :

Lydie Arickx - Edith Canat de Chizy

Carolyn Carlson - Colette Deblé - Mame Faguèye BÂ

Anta Germaine Gaye - Louise Giamari - Sylvia K. Reyftmann

Florentine Mulsant - Marylène Negro - ORLAN

Sophie Rocco - Valérie Rouzeau

Agnès Thurnauer

 

(Extraits de l'introduction)

 

La tentation de l’évidence

 

            ‘Encore une pisseuse !’ Le mot est lâché et pénètre la nouvelle-née, ne serait-ce qu’en frappant l’oreille de sa mère aux aguets. Fille, femme, mère, elle en a tant entendu depuis son berceau, tant qu’elle semblait ne plus y prêter attention. Mais là, c’en est trop ! Le propos dégradant et obscène est livré avec un sourire complice, celui d’un homme tout de même un peu honteux d’une telle incongruité mais ravi de répéter ce mot jubilatoire qu’il n’avait plus prononcé depuis la cour d’école ‘Aah, la pisseuuu ze, Aah, la pisseuuu ze’. Du haut de ses huit ans, il tentait alors de ridiculiser ce qui le fascinait, cette radicale étrangeté dont l’origine et le secret lui était inaccessibles.

            La mère interdite et ombrée par cette première insulte à sa fille, lui sourit tristement. Elle se demande pourquoi cet homme qu’elle aime, qui l’aime et qui aime à n’en pas douter sa bébée ne peut s’empêcher de continuer à colporter cette incompréhensible et insupportable dépréciation du sexe féminin. Une autre complicité s’instaure, celle d’une mère et d’une fille, teintée de honte et de défiance, secret tapi au fond de soi...©

              Corsetée dans l’artifice d’une beauté au féminin et ployant sous le joug des injonctions culturelles, la femme se doit aussi de vaquer à ses tâches multiples de ‘ménagère’, de ‘maman’ pour tous et, depuis sa ‘libération’, d’employée à un sous-travail salarié. En guise d’émancipation, la réalité n’offre le plus souvent à la femme que contraintes supplémentaires mettant en péril un équilibre précaire diaboliquement maintenu par une consommation effrénée de mode, de cosmétiques et de pilules apaisantes. Tant de femmes à travers le monde sont mortes de fatigue, épuisées par les couches, les travaux et les enfants !

              Les pourfendeurs de la cause féministe, inquiets d’une montée en puissance de la voix des femmes, mettent en avant l’épanouissement social d’une minorité de celles-ci ayant réussi leur émancipation. Ils veulent ainsi mettre un terme à cette dangereuse révolution du rapport entre l’homme et la femme qui a, selon eux, obtenu et même dépassé les réformes nécessaires et suffisantes. Ce combat,...

            Avant même de laisser naître en elle une possibilité d’exister autrement, la femme est le plus souvent renvoyée à son destin, chargée d’une tare supplémentaire : « Elle ne se prend pas en main, elle ne veut pas de cette liberté, elle a toujours besoin d’un homme ! »

             Le ciel des femmes est plombé, sans autre issue qu’une subversion radicale et une déconstruction des discours qui l’aliènent au même titre qu’ils aliènent les hommes. Mais cette subversion peine à atteindre la bien nommée majorité silencieuse. Les conditions économiques et les acquis culturels précaires durcissent l’impact des représentations aliénantes. Les femmes dépréciées acceptent trop souvent encore des mariages hasardeux à la mesure du peu d’estime qu’elles s’accordent. Elles se soumettent ordinairement au joug du mâle et parfois à sa violence dans des foyers où la misère et l’analphabétisme servent la tradition mais tout autant que dans certaines alcôves parisiennes luxueuses. Le choix reste étroit et les issues douloureuses même si, à mesure des combats largement médiatisés contre la violence faite aux femmes, les têtes se relèvent, la parole s’affirme et s’émancipe ; le risque est plus souvent pris d’une séparation de couple au risque d’une vie précaire mais apaisée d’être éloignée des mauvais traitements et des humiliations...©

 

lydie 25 09 2010 015 - Copie

             Tout cela, croyons-nous, est si loin de notre époque, de sa liberté, égalité et sexe débridé, de notre belle considération pour la divine femme, respectée et même honorée : loin, bien sûr, mais loin en nous, dans notre inconscient où se fixe la culture ; certains diraient dans l’inconscient collectif. Un geste, un mot, un regard, un soupir contiennent en eux le précipité de ce contingent secret. Il ne suffit donc pas de décrets et de volonté, même acharnée, pour bouleverser cet ordre séculaire. La refonte des mythes et des évidences est peut-être illusoire mais cela n’empêche pas de lutter et d’espérer en humant ce vent de légèreté qui parcourt nos sociétés en mouvement.

             La tentation serait d’en rester à cette simple analyse alimentant une guerre des sexes qui vise à subvertir et à déconstruire un agencement maudit agissant au cœur de l’être et de la culture. La tentation serait aussi de conclure que cette modalité de la division et des rapports de pouvoir entre les sexes est universelle et se décline sur un mode identique dans d’autres cultures. S’imposerait alors une lecture schématique de la fracture définitive du monde séparant hommes et femmes et décrétant qu’un principe mâle dominant abuse d’un principe femelle, victime soumise dont le consentement ne tiendrait qu’à son aliénation fondamentale...©

              Loin de dénier les différences femme/homme qui vont de l’anatomie à la génétique, de la physiologie à l’empreinte psychique, cette ouverture au polymorphisme de l’humain permettrait de tenter une refonte du potentiel d’être allant jusqu’à remodeler les notions d’identité et d’altérité en acceptant l’hétérogène en soi, creuset d’une richesse de l’être dépassant les frontières d’une pensée normée.

Les enjeux d’une création

              .... Existe-t-il des arguments légitimes pour différencier le processus de création artistique et la création actuelle des femmes et des hommes ?

La tentation de l’évidence est, là aussi, très forte d’autant que les mouvements puissants et les axes contradictoires de l’art contemporain se superposent à l’évolution et aux bouleversements sociologiques et politiques touchant inévitablement l’actualité du combat pour l’émancipation de la femme. Traversées par la richesse des débats et des luttes d’une société en mutation, les productions artistiques en portent inévitablement la marque dissimulée ou évidente, parfois tellement évidente que l’on pourrait confondre l’objet créé avec le manifeste politique qu’il défend. Certains critiques en arriveraient même à rendre responsable la femme artiste de l’apparent chaos dont est victime l’art actuel, au motif qu’elle agirait par sa déconstruction militante au cœur de l’acte de création en brouillant les pistes et en ne prenant pas au sérieux les enjeux majeurs d’un art devant rester noble et garder sa distanciation pour ne pas dire sa neutralité, le neutre se rangeant du côté du plus fort.

               Au-delà ou en deçà d’une position militante, peut-on parler d’une création au féminin ? L’apport de l’histoire de l’art, pauvre en femmes artistes reconnues, permet de toucher cette question en mesurant à quel point l’art féminin fut d’abord l’illustration et le reflet d’une spécificité d’un art privé, soit non public et même d’accès fermé, étroitement lié à l’interdit fait aux femmes d’accéder aux secteurs dits nobles de la création artistique.

             Art mineur et convenu, il n’avait pas droit à l’académie, au corps nu, à la sculpture. Il se cantonnait de fait aux ouvrages de dames plus proches de l’artisanat et à l’interprétation contrainte d’aquarelle, de poésie ou de musique de chambre, répétition mimétique sous le regard rassuré et distrait des aînés.

             Jusqu’à l’aube du vingtième siècle en occident, rares furent les femmes reconnues artistes et ayant droit à la notoriété et à la postérité. Ensuite, malgré les sérieuses réticences d’un monde masculin jaloux de ses prérogatives et cantonnant toujours la femme au fourneau et au lavoir, un mouvement puissant et déterminé autant que l’était celui du droit des femmes, a permis l’émergence d’artistes travaillant sur le même registre que les hommes et conquérant des territoires jusque là prohibés. ...©

            Avant-garde sur le front de l’art actuel qui fait polémique et suscite amours et rejets passionnés, les créatrices prolifiques et détachées des courants et mouvements subissent en première ligne les assauts d’une critique virulente ayant une fâcheuse tendance à les confondre avec la mise en chantier dynamique et parfois chaotique du fait artistique. Les tentatives protéiformes et les courants multiples, parfois éphémères, déroutent le quidam autant que l’amateur d’art compulsant fébrilement les explications des artistes et de leurs critiques affiliés. La subversion d’un art au féminin, cherchant en se cherchant, oblige à ouvrir des chemins de traverse en prenant le risque qu’ils ne mènent nulle part autre que l’éprouvé libérateur d’une expérience ; ce qui contraint public et critiques à penser et à jouer avec les propositions d’une œuvre en chantier permanent.

            C’est en allant à la rencontre de ces artistes au féminin, singulières, en les écoutant attentivement parler de leur acte, du processus de création qui les anime et en s’attardant à leurs réalisations que l’on peut espérer comprendre, au-delà des évidences de tous bords, le formidable mouvement impulsé par les femmes dans la création artistique contemporaine. Il était nécessaire de précéder ces entretiens d’une mise en question des présupposés dont est forcément encombré celui qui cherche à comprendre, que ceux-ci soient liés à l’imprégnation des codes culturels ou au savoir acquis, reconnu et rassurant, soit, en ce qui me concerne, le savoir  psychopathologique et la connaissance psychanalytique heureusement modulés dans la rencontre permanente avec la parole des patientes acceptée dans sa dimension inouïe. Il ne fallait pas pour autant verser dans une acceptation aveuglée du discours sur la création au féminin, très marqué par la position militante féministe, ni forcément prendre pour vérité le discours des artistes qui se doit d’être décrypté dans sa résonance avec l’œuvre. Ce discours sur soi et sur son art reste une construction alliant fiction et résistance à révéler, à se révéler et à se connaître ; ce qui est à respecter, sans quoi la création y perdrait sa force vive. Mais je dois remarquer que les artistes rencontrées ont généreusement pris le risque de se surprendre et d’oser, en tâtonnant, approcher au plus près ce qui les anime dans leur processus de création et dans ce que mobilise leur acte, y compris au plus intime d’elles-mêmes...

L'intégralité du texte est reprise dans la réédition de Artiste féminin singulier : Créer pour vivre, vivre pour créer, éd. L'age d'homme , 2013

© Thierry Delcourt

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Jocelyne 09/07/2011 23:43


J'ai beaucoup aimé ce livre, qui est devenu mon livre de chevet. C'est un ouvrage contre l'obscurantisme, les
femmes, plus diplômées que les hommes, continuent d'être sous-représentées à la tête des organisations, ont aussi leur créativité, elles ont réussi à dépasser leurs propres
inhibitions, ces artistes, remarquables, ont acquis de
la technique, tout en se donnant de la liberté, ne pas tout
contrôler pour être juste, rester dans l'émotion. Elles sont plus réceptives que les autres, ont suivi, écouté leur intuition profonde, une petite voix intérieure, qui a
été ignorée ou refoulée pour les autres. Elles se sont libérées de leur passé. Ce que les femmes gagnent, les hommes ont peur de le perdre, elles craquent souvent en
"burn- out" carrière/ maternité à maîtriser. Le rêve, une année sabbatique afin de connaître sa vraie nature, se débarrasser de ses pensées négatives, maîtriser les flux
nerveux; L'ambition, cela relève de cette position phallique qui consiste à brandir un désir impérieux, chez la femme, c'est encore perçu comme impudique.
Un bel ouvrage sur de beaux parcours et portraits de femmes, toutes en féminité et non en puissance mâle.